Lara Logan : le silence gêné des médias

23 Fév

Lara Logan, journaliste attaquée en Egypte


Elle est belle, elle est blonde, elle est un visage célèbre de la chaîne américaine CBS. Le 11 février dernier, au soir de la chute d’Hosni Moubarak, Lara Logan, une reporter de terrain aguerrie, a été victime d’une violente agression sexuelle alors qu’elle était en direct de la place Tahrir au Caire. Etrangement, cette nouvelle a été peu relayée dans les médias internationaux. Négligence, manque d’intérêt ou omerta médiatique? Quelles que soient les raisons de ce silence, elles sont révélatrices d’une misogynie ambiante qui pousse les femmes journalistes à taire leurs angoisses sur le terrain, de peur d’en être écartées.

Et pourtant, Lara Logan a choisi de parler de ce quasi-viol qu’elle a subi, entraînée dans un mouvement de foule de 200 hommes qui l’ont déshabillée et fouettée pendant plus de vingt minutes, mais finalement secourue par un groupe de femmes et de soldats égyptiens. Un tel témoignage est rare dans la profession, comme le rappelle Kim Barker dans le New York Times. Les envoyées spéciales ont encore trop de choses à prouver vis-à-vis de leurs confrères (et de leurs patrons) masculins pour s’étendre sur les risques qu’elles encourent en tant que femmes. Et ne voudraient surtout pas que ces derniers se cachent  derrière ce type de  menace pour les empêcher de partir au front comme eux.

L’une d’entre elles, de retour d’un pays particulièrement hostile aux femmes, m’avait un jour confié qu’elle parlait le moins possible des désagréments liés à son sexe (harcèlement, attouchements etc…) pour ne pas alimenter l’imaginaire machiste de ses chefs, souvent plus enclins à envoyer un « dur à cuire » qu’un poids plume de la gent féminine. Ne jamais dire qu’on a peur, et ne jamais s’étendre sur les mauvaises expériences : ce serait prendre le risque qu’on envoie un homme la prochaine fois. Une tentation que désamorce Kim Barker dans sa tribune, en rappelant que les femmes envoyées en zones de guerre rapportent souvent des témoignages poignants de civils, et notamment de civiles, plus disposées à parler à une oreille féminine.

A ce silence propre au monde journalistique s’ajoute probablement le silence plus traditionnel qui entoure le viol, où qu’il soit enduré. Dans sa dernière campagne, le Collectif contre le viol mettait justement l’accent sur le tabou qui règne autour de ce crime et sur la honte qui habite de nombreuses femmes après une telle agression.

Tous ces facteurs conjugués expliquent peut-être l’absence de témoignages publics de la part des reporters concernées, mais ils  n’expliquent pas la faible couverture médiatique qui a suivi l’annonce de l’agression sexuelle de Lara Logan, qui constituait pourtant une véritable information en soi. A l’instar de Kim Barker, quelques Américaines ont immédiatement exprimé leur soutien à leur consoeur ou réclamé que les violences sexuelles, jusque là ignorées, soient abordées par le Comité de Protection des journalistes.

Le media le plus influent du monde arabe, Al Jazeera, a quant à lui choisi de ne pas du tout raconter cette histoire, trop journalistico-journalistique à son goût. En France on s’est contenté de relayer les dépêches d’agence. En évitant de poser les questions qui fâchent.

Myriam Levain

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4 Réponses to “Lara Logan : le silence gêné des médias”

  1. Tchat mai 6, 2011 à 12:34 #

    Courage à elle, ça n’a pas du être évident tout les jours..

  2. Jessy mai 18, 2011 à 6:37 #

    Bonjour,

    Une amie a publié votre article sur son wall, c’est pourquoi, après avoir réagi chez elle, je me permets de le faire ici…

    Je suis féministe et pourtant… pas du tout d’accord avec votre « analyse ».

    Il faut remettre les choses dans leur contexte :

    1) Publication de l’info : non cachée et émise à grande échelle.

    Cette info a été très vite dévoilée au grand public et s’est répandue dans toutes formes de médias (presse, presse en ligne, TV… réseaux sociaux !). Je le sais, je suis les révolutions arabes de très près depuis leur premier jour et notamment celle en Égypte (j’ai suivi la chute de Moubarak d’heure en heure, minute par minute). Par ailleurs, je l’ai retrouvée facilement dans mes archives, en voici un article :

    http://www.rtbf.be/info/monde/detail_une-journaliste-violee-en-egypte?id=5629983 ;

    2) Contexte : le flux d’infos.

    Lorsque cette révélation est sortie au grand jour, elle s’est noyée dans un flux d’infos extrêmement fortes émergeant directement de ces révolutions arabes et explosant un peu partout, et ce, même concernant les agressions des journalistes qui étaient extrêmement répandues ;

    3) Contexte : dictature vs presse.

    Les violences et persécutions faites à l’encontre de la presse sont le meilleur baromètre de l’état d’une dictature que l’on puisse avoir, ça et l’accès à l’info des citoyens.

    Il faut savoir que dans ce contexte des révolutions arabes qui explosaient un peu partout (et c’est toujours le cas), sont très vite apparus les pro-régimes qui, payés par ceux-ci (phénomène qui apparaît systématiquement dans tous les régimes contestés), ont (encore aujourd’hui) pour mission de semer le chaos pour discréditer les manifestations pacifiques : vols, casse, incendie, assassinats, agressions, viols… et j’en passe.

    Elle est classiquement un dommage collatéral des régimes de dictature. J’oserais même m’avancer sur le fait que j’ai vu plus d’hommes en être victimes que de femmes. Les chiffres sont consultables en ligne sur le site de Reporters Sans Frontières :
    http://fr.rsf.org/egypte.html

    CONCLUSION : c’est la PROFESSION qui est visée par le régime dictatorial, PAS LE SEXE du reporter !

    À côté de tout ce contexte particulier, il va de soi que ce qui lui est arrivé n’en est pas moins grave et doit être puni.

    Bonne soirée.

    • Les Martiennes mai 18, 2011 à 7:12 #

      Merci beaucoup pour ce long commentaire, auquel nous allons répondre point par point
      1) En effet l’info a été immédiatement dévoilée dans la presse américaine et les agences, car trois jours après son agression, la chaîne CBS a publié un communiqué. Les journalistes américaines se sont exprimées, comme nous le montrons dans le papier, mais chauvinisme oblige, nous nous intéressions surtout au cas français. Nous aurions dû le préciser plus clairement. Car presque rien n’est sorti en France, hormis les dépêches, à ce moment-là. J’ai moi-même rédigé un article pour le magazine féminin dans lequel je travaille et j’ai été très surprise qu’aucun autre féminin ne traite cette histoire. Ce n’est que lorsque Lara Logan a témoigné sur CBS que de nouveaux reportages ont émergé.
      2) Il est vrai que l’info est sortie en pleine effervescence médiatique, ce qui explique probablement sa faible couverture en France. Néanmoins, elle semblait suffisamment forte pour que toutes les publications et télés nationales y consacrent un reportage propre. C’est encore une fois ce silence qui nous a poussées à publier ce post, interrogeant la gêne des médias français envers ce type d’agression. En pleine affaire DSK où la presse française est particulièrement mise en cause, il nous semble que nos interrogations étaient légitimes.
      3) Bien sûr, les reporters hommes ont eux aussi été agressés. Mais c’est justement la nature du viol, une agression majoritairement destinée aux femmes, qui nous a interpellées. Lara Logan n’a pas été tabassée, comme l’ont été beaucoup de journalistes, elle a été violée. Dans un pays où les femmes sont régulièrement agressées sexuellement, le cas Lara Logan est devenu un symbole de cette violence faite uniquement aux femmes.
      L’article prenait donc tout son sens au moment où nous travaillions au lancement de notre blog (qui n’a été ouvert que deux mois plus tard).

  3. Jessy mai 18, 2011 à 9:13 #

    Quelle réaction rapide, merci !

    1) Je n’avais pas saisi de suite que les médias français étaient la cible de la critique. J’ai bien vu l’info passer dans des médias français mais uniquement dans ceux fort penchés sur l’actu des Révolutions. Les autres, puisque je ne les consultais pas, je ne peux rien en dire.

    2) Vu de la sorte, je comprends cette interrogation et oui, elle est légitime. Ici, en Belgique, le sujet a été traité, à mon sens, de manière suffisamment critique : vidéo accessible sur la page de l’article que je vous ai copié-collé dans mon commentaire précédent.

    Du reste, les médias français ont filtré beaucoup d’autres choses essentielles… mettant en lumière nombre de leurs dysfonctionnements, toute comme la réaction de l’Europe… Long débat… 🙂

    3) Par ailleurs, il est précisé qu’elle a fait également l’objet d’agressions autre que sexuelle : mise à nu puis fouettée. Vu les faits, cela ressemble davantage à une humiliation dont sont l’objet tous les autres journalistes maltraités. Nombreux sont les témoignages allant dans ce sens, hommes ou femmes : les mises à nu, les coups, les humiliations… Je m’interroge même sur le cas des hommes : il est encore plus difficile pour eux de témoigner de tels faits s’ils en ont aussi été victimes…

    C’est pourquoi, je ne vois ici le viol que faisant partie du même dessein de ses agresseurs : humilier, briser et décourager le plus possible les professionnels de l’information.

    Je tiens à préciser, une fois de plus, que je minimise en aucun cas les faits ! À vrai dire, je ne me voyais pas un jour être capable de relativiser ce type d’actu de la sorte…

    Une bonne soirée !

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