La presse féminine, l’éternel bouc émissaire

9 Sep
La presse féminine, l'éternel bouc émissaire

Crédits MyEyeSees

Il flotte en cette rentrée un parfum de lynchage de la presse féminine. L’exercice n’est pas nouveau, c’est même un des marronniers préférés des médias. Mais ça faisait longtemps qu’on n’avait rien lu sur le sujet…

Slate a donc ressorti le dossier en publiant le 21 août La femme moderne selon les magazines féminins. Un article écrit par deux hommes qui le précisent eux-mêmes : ils ont feuilleté les magazines sur la plage, parce que  « Pour un garçon, partir en vacances avec une fille implique deux choses: 1) supporter ses interminables séances de bronzage et 2) en profiter pour feuilleter les magazines féminins qui traînent sur le coin de sa serviette. »  Leurs compagnes ont dû apprécier la dédicace. Après quelques heures d’enquête approfondie sur leur serviette, leur verdict tombe, implacable : un magazine féminin se résume à une somme d’ « injonctions ultra-culpabilisantes », assénées par des rédactrices obsédées par l’apparence et la performance sexuelle à des lectrices complètement soumises. Merci pour cet éclairage, le million d’abruties qui lit des féminins se sent beaucoup mieux.

Deux semaines plus tard,  Anne-Elisabeth Lemoine en remettait une couche dans l’hyper-revue de presse de France Info, en consacrant sa chronique à un seul et unique article de Be intitulé Avec qui coucher au bureau? Je ne m’étendrai pas sur la mauvaise foi qui consiste à s’étendre sur un billet d’humeur plutôt que sur le reportage consacré aux Libyennes juste avant. Car Anne-Elisabeth Lemoine soulève une vraie question en taclant cet article : comment se libérer de la pression qui pèse sur nous, hommes et femmes, en matière de performance sexuelle ? Ce n’est un scoop pour personne que nous vivons dans une société hypersexualisée où être un (e) pro du kama sutra est une compétence requise chez tout citoyen, quel que soit son âge ou son statut amoureux. Après des siècles de tabous et de soumission de la femme, les deux dernières générations occidentales auraient réussi l’exploit de se débarrasser en 40 ans de toutes les inhibitions liées à la sexualité, pour devenir des dieux du coït, décomplexés et ultraperformants. Alors oui, dénonçons cette pression inutile qui pèse sur les deux sexes, mais ne l’attribuons pas seulement à une dizaine de magazines, qui ne sont que le reflet des ambivalences féminines d’aujourd’hui, et de bien des  diktats que nous subissons tous, hommes et femmes confondus, au quotidien.

D’autant que l’exemple cité par Anne-Elisabeth Lemoine est clairement une chronique écrite au 18ème degré. Quelle lectrice prendrait au sérieux le conseil suivant : « couchons avec le délégué du personnel parce qu’il détient le stock de Bic quatre couleurs » ? Dans les attaques contre la presse féminine, il y a toujours ce désagréable sentiment pour les lectrices d’être prises pour de profondes débiles, dépourvues d’humour et de sens critique. Car oui, on peut rêvasser devant des bottes frangées Isabel Marant qui coûtent un demi-smic ET lire des livres, manager une équipe, militer dans une association. On peut aussi lire des articles sexo sans faire illico passer chouchou aux travaux pratiques (et tant mieux pour lui, vus certains conseil saugrenus). Mais justement, parce qu’il nous reste du chemin à parcourir en matière de libération sexuelle, n’oublions pas la chance qui est la nôtre de pouvoir débattre aussi ouvertement de toutes ces questions. Ce n’est pas le cas dans tous les pays. Quelle trentenaire n’a pas fait son éducation sexuelle en lisant 20 ans ? Quel homme n’a jamais tenté de percer le mystère des femmes en parcourant leurs lectures en cachette ?

Bien sûr, il y a mille choses à améliorer dans la presse féminine, qui est historiquement liée au combat pour l’émancipation des femmes. A commencer par une lutte contre le conformisme. Mais en matière de conformisme, les médias d’information généraliste sont très mal placés pour donner une quelconque leçon : il semble que la subversion et l’originalité aient globalement déserté la presse française, mais c’est un autre sujet.

Surtout, posons-nous la question : si les magazines féminins ne sont plus aussi militants qu’avant, n’est-ce pas parce que la société elle-même a baissé les bras ? L’affaire DSK et les débats qui l’ont accompagnée ont révélé le fossé qui existe entre les partisans d’une séduction à la française et les promoteurs d’une réelle égalité hommes-femmes. Là encore, les féminins s’en sont largement fait l’écho, mais bizarrement, ils n’ont été repris dans aucune revue de presse. La presse féminine n’est citée par les médias généralistes que pour se faire assassiner. Ce qui est bien dommage, car ses lectrices assidues savent qu’ils sont les seuls journaux à s’intéresser aussi massivement à des parcours de femmes. Et accessoirement à offrir à leurs employées des sièges de rédactrices en chef.

Myriam Levain

nb: ce post était en gestation avant la chronique anti-Be, n’y voir aucun règlement de compte perso, l’attaque étant valable pour tous les féminins

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11 Réponses to “La presse féminine, l’éternel bouc émissaire”

  1. antisexisme septembre 9, 2011 à 10:36 #

    Je suis pas vraiment d’accord avec cet article.

    C’est vrai qu’il y a parfois des reportages très intéressants dans les magazines féminins, mais c’est souvent noyé au milieu d’articles sur comment se faire belle, dans les pages de pubs, dans les articles « sexo »…

    C’est toujours les mêmes thèmes qui sont abordés : son apparence (minceur, maquillage, mode…), comment être une bonne amante, psychologie, recettes, décoration… des thèmes au final, traditionnellement très féminins…

    Je trouve que ça n’invite pas vraiment les femmes à ouvrir leur horizon…

    En plus, il y a partout des photos de mannequins photoshopés… quand on sait comment ce type de photos peuvent être néfastes pour les personnes influençables.

    Après, la qualité varie en fonction du magazine. J’ai reçu un abonnement gratuit pour BIBA pendant 1 an. Franchement, je l’ai trouvé désespérant. Je pense que ELLE est de meilleure qualité, par exemple.

    Historiquement ces magazines sont liées à l’émancipation féminine, certes, mais maintenant je trouve qu’ils ne font que remettre les femmes à leur place d’amante, de séductrice, éventuellement de femme au foyer. Je pense qu’honnêtement leur influence est néfaste, et ces critiques justifiés, mais je me trompe peut-être…

  2. Maud septembre 9, 2011 à 11:52 #

    Je suis d’accord avec @antisexisme

    La presse féminine est pleine de clichés!
    « quel maquillage pour rester belle? » « quel dernier régime à la mode? » ou encore « comment entretenir la tension sexuel dans son couple? »
    -_- »
    Alors ok, ça détend, et j’avoue parfois fantasmer devant des chaussures que je ne pourrais jamais me payer mais franchement, la presse féminine française ne dessert pas la cause des féministes aujourd’hui!!

    Enfin, je n’ai pas lu TOUS les magasines féminins! Alors peut être qu’il y a encore un espoir!

  3. Gaëlle-Marie Zimmermann septembre 9, 2011 à 3:23 #

    Je lis et relis ce billet… C’est un pur bonheur. Merci pour ce fou-rire de fin de semaine.

    (Nan mais je comprends hein, faut pas mordre la main qui nous nourrit…)

    Bon, c’est pas tout ça hein, j’aurais bien commenté pour de vrai, mais je risquerais de paraître encore plus antipathique (si, si, c’est possible), et puis j’ai des trucs intelligents à relire en priorité. Genre ça : http://www.acrimed.org/rubrique247.html

  4. La poule pondeuse septembre 9, 2011 à 3:34 #

    Personnellement ce qui me gêne ce n’est pas tant le choix des sujets (j’aime la futilité) que leur mode de traitement. Beaucoup d’articles sont des pubs déguisées en articles (on pourrait attendre par exemple un vrai banc d’essai de divers cosmétiques à la « que choisir », ce qui n’est jamais le cas, on ne peut pas dire de mal des annonceurs…). L’idée sous-jacente est aussi qu’on n’est jamais « assez » : assez mince, assez épilée, assez in, assez folle au pieu, etc. Le magazine féminin part du principe que toute femme a des kilos à perdre (et a des idées plus ou moins loufoques sur la méthode à mettre en oeuvre), je trouve ça extrêmement choquant et dangereux. J’ai mis des années à me défaire de ce conditionnement, et je connais beaucoup de femmes (loin d’être des idiotes influençables) qui en souffrent encore énormément.
    Quand ils traitent de sujets « de fond », c’est rarement mieux, ils se choisissent un (deux ?) experts qui deviennent parole d’évangile quelle que soit leur légitimité réelle. Et contrairement à @antisexisme je n’aime pas du tout Elle qui se prétend féministe et intello et qui sur le fond ne vaut pas mieux que les autres. Facile de faire un article pour dénoncer l’excision ou la burka et de s’introniser féministe en chef, et pendant ce temps-là de s’interroger « innocemment » sur pourquoi les femmes ont des complexes… A la limite je préfère les magasines trash style Voici qui n’essaient pas de nous vendre des vessies pour des lanternes.

  5. Mchan septembre 10, 2011 à 1:15 #

    La presse féminine ??? Rien que de voir des anorexiques en couverture m’enlève toute envie de la lire.. On a souvent des articles sur  » les rondes » et en regardant les photos on se demande si la fille en question fait plus qu’un 38.
    Quant au dernier que j’ai lu il comprenait un article sur les belles lèvres (non, non pas celles d’en haut) donc il faudrait carrément se faire opérer de l’intérieur aussi pour correspondre à des critères débiles qui viennent d’où ?
    Nous les filles on est quand même plus complexes que ce que montrent les magazines. Est ce qu’on mérite la presse que l’on a ?
    J’ai retrouvé des vieux magazines et ça me suffit … les articles sont carrément les mêmes.

  6. Arnaud septembre 10, 2011 à 11:24 #

    Arrêtez avec DSK et la seduction, ça commence à devenir lassant…DSK n’est pas le centre du monde ni la référence.
    Est ce que je dis que toutes les femmes sont des putes car Banon et Diallo baisent contre du fric? Non. Alors, merci d’arrêter de généraliser le cas DSK.

  7. Julie Kern Donck septembre 10, 2011 à 12:12 #

    J’aimerais bien voir à quoi doit ressembler l’article de « fond » sur les libyennes. Probablement à rien du tout, ça doit parler de leur beauté intérieure et de leur courage à soutenir les hommes qui font la guerre, tout en disant que la guerre, ça craint, que la démocratie c’est le bien parce qu’il y a l’égalité des sexes comme en occident et tout et tout.

    La dernière fois que j’ai lu un magazine féminin (le Elle il me semble), il y avait un article de fond. Sur la crise de 2008 (ça fait longtemps, je sais).C’était l’interview d’un trader yuppiesque quelconque par une journaliste du magazine qui se mettait dans une position de pauvre-femme-ignorante-du-monde-bancaire-ooooh-expliquez-nous-la-sainte-vérité-oh-à-nous-qui-ne-pourrions-rien-capter-sans-vous. L’interview se déroulait, sans aucune explication précise sur les leviers qui ont produit la crise, que dalle sur les prêts boursiers et les hypothèques immobilières, que dalle sur la question de la régularisation de la spéculation, que dalle sur rien du tout. L’article disait simplement que pour stimuler l’économie, il fallait acheter un max. Et du cher, de préférence. Bah oui Louis Vuitton relance véritablement l’économie mondiale, c’est d’une évidence.

    Là j’ai vomi. C’était le pompon de la manipulation. J’en revenais pas : non seulement on présente cet article comme s’il s’agissait d’une sacro-sainte vérité, mais en plus on nous croit assez débile pour y croire ? Et les lectrices qui n’ont pas les moyens pour s’acheter des bottes triple-smic, ou qui raquent à cause de cette crise ? Ah, on n’en parle pas. Forcément. À part ça les magazines féminins diffusent la même idéologie que dans les autres médias de masse, consumérisme, ellipse de la pauvreté en occident (à peu près 10% de la population vivant sous le seuil de pauvreté en France et en Belgique), discours enjoignant à la dépossession du soi (être Vénus, s’épiler, pas être grosse, correspondre à un canon, sourire bêtement, suivre la mode, être contre la prostitution, parce que tout ça va à l’encontre de l’image de la Femme – ce qui est moins visible dans les autres médias). Au mieux, c’est la même opinion que dans les médias classiques, au pire, c’est carrément sexiste.

    Alors non, je ne pense pas que ces articles soient tous écrits au 18e degré, on sent derrière eux la volonté de se donner un genre, une contenance, et donc une injonction à copier ce genre. Je ne pense pas non plus que ce soient de bons magazines dans lesquels faire son éducation sexuelle (qui ressemble plus à du rock acrobatique) et encore moins aller pêcher son information sur le féminisme ou quoi que ce soit d’autre. C’est des magazines purement publicitaires, qui utilisent leur contenu comme moteur de consumérisme sur base d’un discours culpabilisant, rien de plus, rien de moins. On ne peut pas imaginer un truc moins féministe qu’un magazine féminin à l’heure actuelle.

    Il n’est quand même pas impossible d’imaginer un vrai bon magazine féminin, même si ça paraît difficile… Le concept même de magazine féminin / magazine masculin me paraît ridicule. Pourquoi pas de simples revues de mode pour ceux que ça intéresse ou des magazines sur la sexualité ? Sexactu et ZZG fonctionnent très bien, leur contenu est drôle, instructif, et surtout critique : le pied quoi.

  8. nomobligatoire septembre 10, 2011 à 7:57 #

    Le pb number 1 de la presse féminine c’est qu’elle est quand mème beaucoup là pour faire réver / reluire sa clientèle. Et que contrairement aux bagnoles et autres machins de mecs ça se pointe sur l’intimité ce genre l’oeil de dieu/paradis.

    bon sinon le jour où vous aimerez pas ce qui vous ressemble avec un parfum d’exotisme vous me faites signe.

  9. mademoiselledupetitbois septembre 10, 2011 à 9:57 #

    Et bien quelle vivacité dans ce papier comme dans les commentaires ! J’ajouterai mon humble avis, en écho à la Martienne en titre. D’accord, moi qui lis certains mags féminins (ouhlala, suis abonnée à Elle et je lis régulièrement Votre Beauté… brrr), je me dis qu’il faut un bon libre-arbitre ou un œil bien formé (voire les deux) pour ne pas sortir de ces lectures avec des frustrations démesurées type chaussures outrageusement chères et une palanquée de complexes en sus. MAIS : je considère aussi que certaines informations sont bonnes à prendre, au-delà des tendances mode. En quoi serait-il néfaste, par l’intermédiaire de certains de ces mags, de choper quelques infos beauté, make up, santé… sexe même des fois ? (je ne parle pas des régimes, ça je pratique pas.) Puis ouais, c’est chouette de se reposer la rétine après des pages et des pages de littérature. Les titres sont bien le reflet de l’époque, assez mous du genou, mais pour ma part : ça permet aussi de s’énerver, et de s’opposer aux courants qui y sont véhiculés. Parce qu’on n’est pas débile ! Ni maigre ! Ni coincée.

  10. Blobi la Blobette septembre 11, 2011 à 11:05 #

    Ben Maïa !! C’est les élections pour toi aussi ? Tu dis des trucs gentils et déculpabilisants aux cruchettes ? Tu as besoin de leur voix ? De leur soutien ?

    Parce que Maïa qui défend les magazines féminins… après avoir mit elle-même en évidence de nombreuses fois à quel point leur discours est hypocrite et néfaste : asservir la femme tout en prétendant la libérer…

    C’est à se demander si ce n’est pas une de tes copines qui a publié contre ton gré en s’incrustant sur ta session.

    Moi je dis merci à ces deux critiques d’avoir « parlé vrai ». Faut arrêter de se voiler la face. La Femme aura du mal à faire admettre ses qualités avec des étendards culturels pareils…

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