Pourquoi la tribune de Deneuve et compagnie a eu un tel écho ?

15 Jan
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Depuis une semaine, on ne parle que de ça.  En effet, la tribune « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle » a suscité depuis sa publication le 9 janvier dernier un certain émoi. En cause des propos jugés outranciers par une bonne partie des Français.e.s. Catherine Deneuve est elle-même  très partiellement revenue sur le texte,  dans sa lettre à Libération parue ce matin, où elle maintient que nous vivons dans un climat de censure et de délation sur les réseaux sociaux, position qui reste très discutable. Soit. Catherine Deneuve prend au moins la peine de se désolidariser de certaines signataires en roue libre depuis quelques jours. Des signataires qui, en réclamant au nom des hommes, soi-disant des « victimes de la misère sexuelle » le droit d’importuner, se sont fait les porte-parole d’une pensée rétrograde, misogyne et ancienne. Leur prise de position a engendré de nombreux débats,et a reçu une réelle approbation d’une autre partie des Français·e·s. . Pourquoi? Parce que ses autrices ont joué sur les peurs et les fantasmes, que nous avons résumé en 5 points.

Première peur soulevée: « Les femmes sont contre les hommes« 
Cette idée est une vieille rengaine contre le féminisme et sert avant tout à discréditer ce dernier, comme l’analyse Réjane Sénac, Directrice de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po. Ainsi, les féministes seraient des dangereuses personnes, qui menaceraient la société en accusant à tort des innocents. Jamais vraiment enterrée, cette rhétorique de la haine des hommes est omniprésente aujourd’hui. En question depuis l’éclatement de l’affaire Weinstein: les rapports de séduction qui seraient menacés et ravivent la crainte de la « guerre des sexes ». Un fantasme qui consiste à agiter le spectre d’une société fasciste, où les femmes prendraient le pouvoir pour soumettre l’humanité. C’est fort, surtout lorsqu’ il s’agit de dénoncer des pratiques criminelles punies par la loi.
Deuxième argument sous-jacent : « Les féministes sont dangereuses et incontrôlables » 
Comme l’explique Christine Bard dans son ouvrage Le féminisme au-delà des idées reçues, aux éditions Le cavalier bleu, le combat pour le droit des femmes a toujours été dénigré et caricaturé. Les ennemis de l’égalité s’en sont toujours pris aux militantes féministes pour les empêcher d’obtenir des acquis: le droit d’aller à l’école primaire, puis au lycée, à l’université (généralisé en 1880), de disposer de leur salaire (1907),  de voter (1944), de posséder un compte en banque sans l’autorisation de leur mari (1965), d’avoir une contraception (1967), la possibilité d’interrompre une grossesse (1974), de bénéficier de l’ égalité salariale à compétence égale en (2006), de ne pas subir de harcèlement sexuel (1992) etc.. Une méthode: s’en prendre au messager pour en dénaturer le message. Rappelons que le féminisme n’a jamais tué personne… Demander que la loi s’applique lorsqu’un individu commet un viol, une agression sexuelle, un harcèlement montre au contraire une volonté  rendre la société, l’espace public et privé plus sûrs pour tou.s et toutes.
Troisième crainte exprimée: « Le mouvement « #metoo » et « balance ton porc » nous plongent dans la délation et la censure »
Un paradoxe: très peu de noms ont été lancés sur les réseaux sociaux pour #metoo et #balancetonporc. Cela se compte sur les doigts d’une main. En parallèle, des centaines de milliers de témoignages ont dévoilé de multiples attitudes criminelles. Ce qui nous fait froid dans le dos, c’est qu’au lieu de se focaliser sur la teneur de ces messages, on a préféré centrer l’attention sur les dérives supposées du phénomène. La parole libérée inquiète. Or, les chiffres parlent d’eux-même. Seule une victime de viol sur dix porte plainte. Uniquement 3% des plaintes pour viol aboutissent à une condamnation. C’est trop peu. En France, on évalue chez les personnes majeures, près de 100 000 sont victimes de viol ou de tentative de viol, par an, soit 84 000 femmes et 14 000 hommes. La question que l’on devrait se poser n’est donc pas sur la délation, mais comment faire pour limiter ces crimes et punir les agresseurs.
Quatrième fantasme: « Ce mouvement est brutal et surprenant »
Les autrices de la tribune du Monde entendent tirer la sonnette d’alarme face à un mouvement, qui serait aussi brutal qu’inattendu. Etonnant, car depuis quelques années, en France comme aux Etats-Unis, des affaires de viols en série, d’agressions sexuelles, de violences conjugales ou de harcèlement ont émaillé l’actualité. Outre Roman Polanski et Woody Allen, depuis 2011, des femmes et des hommes ont dénoncé des attitudes inacceptables et criminelles, y compris dans le monde politique: de Denis Baupin en passant par Bill Cosby (près d’une centaine de plaintes pour viol), Johnny Depp accusé de violences conjugales par son ex-compagne, Donald Trump, Terry Richardson etc. Flavie Flament avait elle-même raconté le viol qu’elle a subi à l’âge de 13 ans, commis par un autre célèbre photographe, David Hamilton. A chaque fois, les femmes qui ont élevé la voix et porté plainte, ont été attaquées sur la véracité de leurs dires. Au moment où une centaine d’actrices dénonçaient notamment les agissements du producteur Harvey Weinstein, Les Inrocks mettaient en couverture Bertrand Cantat, condamné pour le meurtre de Marie Trintignant. Les victimes dénoncent ces terribles agissements depuis des années, pour une fois, elles semblent enfin a voir été entendues.
 
5e critique: « Les féministes sont extrémistes, la preuve des femmes s’élèvent contre leurs idées » 

La tribune, au-delà d’avoir été signée par des femmes connues et reconnues pour leur travail comme Catherine Deneuve, se présente comme la parole de femmes « raisonnées et raisonnables ». Les autrices s’affichent ainsi comme les garantes d’une société juste. Ces jours-ci, elles ont aussi dans les médias multiplié les outrances en parlant « de belles histoires nées des agressions »(Nadine Morano), de la possibilité de jouir lors d’un viol (Brigitte Lahaie), de l’envie d’être violée pour montrer qu’il n’y a pas de traumatisme (Catherine Millet) etc. Leurs arguments, explique l’historienne Christine Bard,reprennent la rhétorique « anti-féministe classique ». Comme le souligne également l’historienne Michelle Perrot, « l’absence de solidarité des femmes » est sidérante, mais également pas nouvelle. Même si elles n’acceptent pas d’être « des complices du patriarcat », ces femmes ont intériorisé la violence qu’elles ont subie et/ou n’ont aucune compassion ou compréhension des violences et des inégalités subies par d’autres.

Bilan: la parole est toujours et avant tout donnée aux anti-féministes 
La parole misogyne, sexiste et réactionnaire a une grande place dans les médias. Ses avocat.e.s comme Eric Zemmour ou encore Eugénie Bastié sont habitué.e.s des plateaux télé ou émissions de radio. Pour faire le buzz, ceux-ci et celles-ci ont pour rôle d’être des poils à gratter, des porteurs d’une parole qui serait déstabilisatrice. Un problème ? Leurs arguments réactionnaires font partie d’une pensée dominante. Selon ces dernier.e.s, les combattant pour l’égalité de droits vont trop loin. Les femmes auraient trop de pouvoir. Leur place d’ailleurs ne serait pas dans la sphère publique, mais à la maison où elles trouveraient leur bonheur et leur place. Une illustration: après la publication de la tribune du Monde, des féministes ont été invitées sur les plateaux télé pour prendre position. Mais elles se sont sans cesse retrouvées face à des anti-féministes, avec l’idée que ces deux pensées étaient équivalentes. C’est comme si on réunissait pour débattre un raciste et un militant anti-raciste. Cela n’a pas de sens et montre l’incompréhension des médias face au phénomène. Car, si nombreux sont ceux et celles qui s’inquiètent des dérives du mouvement #Metoo et balance ton porc ne vous trompez pas de porte-parole.
Charlotte Lazimi
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