Pourquoi la justice ne protège-t-elle pas les femmes ?

23 Fév

misogyny

Cette semaine, deux affaires judiciaires ont défrayé la chronique. La première se déroule en France. La seconde aux Etats-Unis. Si elles sont au premier abord très différentes, elles rappellent que la justice n’est pas (toujours) du côté des femmes. Et cela nous inquiète.

Jeudi en appel,  le rappeur Orelsan a été relaxé. Aurélien Corentin, de son vrai nom, était jugé pour provocation à la violence envers les femmes pour des textes de chansons interprétées à Paris en 2009. En cause: des paroles on ne peut plus explicites, telles que  « les féministes me persécutent (…), comme si c’était d’ma faute si les meufs c’est des putes » ou encore « renseigne-toi sur les pansements et les poussettes, j’peux t’faire un enfant et t’casser le nez sur un coup d’tête », ainsi que « ferme ta gueule ou tu vas t’faire marie-trintigner (…) ».

L’objectif de ce poste n’est pas de « condamner » ou « dénoncer » Orelsan, mais plutôt de s’interroger sur ce jugement. Pour la cour, le rap est « par nature un mode d’expression brutal, provocateur, vulgaire, voire violent puisqu’il se veut le reflet d’une génération désabusée et révoltée ». En ce sens, sanctionner de tels propos au « titre des délits d’injures publiques (…) reviendrait à censurer toute forme de création artistique inspirée du mal-être, du désarroi et du sentiment d’abandon d’une génération en violation du principe de la liberté d’expression ».

La justice estime donc que ces chansons, ces paroles sexistes, seraient seulement « l’expression d’un mal-être » et le résultat d’ « une création artistique ». Est-ce seulement ce qu’on lui demande ? « Au nom de l’art, nous ne pouvons barrer la route à toute interdiction d’insulter, de diffamer, d’inciter à la haine raciale et au meurtre », rappelle la sociologue Nathalie Heinich dans une tribune publiée dans Libération. La question n’est pas de savoir pourquoi Orelsan a écrit de telles paroles , mais quelles conséquences cela peut avoir dans notre société de mal traiter les femmes, de les rabaisser, de les menacer. Rappelons qu’une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son compagnon. La haine de l’autre s’exprime d’abord par les mots. Pourquoi, concernant les femmes, y aurait-il deux poids, deux mesures ? Si on replace « meufs » par noirs, arabes, juifs, ces mots sont-ils  plus inacceptables ?

Autre jugement étonnant, cette fois de l’autre côté de l’Atlantique. La chanteuse Kesha a perdu une longue bataille judiciaire pour sortir du joug de son producteur Lukasz Sebastian, alias Dr Luke, qu’elle accuse de viol et de harcèlement moral sexuel. Contrainte de produire encore de nombreux albums avec lui, la cour a expliqué : «  « Vous deman­dez à la cour d’annu­ler un contrat qui a été haute­ment négo­cié et qui est carac­té­ris­tique de cette indus­trie. Je ne comprends pas pourquoi je devrais prendre une mesure excep­tion­nelle et accor­der une injonc­tion ». Elle a ajouté qu’il n’y avait « aucune preuve de bles­sure irré­pa­rable. »  Comme le rappelle Yagg, cette décision, envoie un signe très négatif aux victimes. Pourquoi parler, si seule la parole de la victime est remise en question? Pourquoi se battre? Après les remous de l’affaire Bill Cosby, où des dizaines de femmes ont mis des années à dénoncer les crimes infligés, on est en droit de s’interroger. Au dessus du respect de l’intégrité physique et morale d’une personne, un contrat ferait foi, malgré le harcèlement moral et sexuel, les agressions sexuelles et les viols ? C’est absurde.  D’où notre question de départ: Pourquoi ne  protège-t-on pas mieux  les femmes? Une prise de conscience collective parait nécessaire. Car si les victimes ne parlent pas, c’est parce qu’elles pressentent qu’elles ne seront pas écoutées, entendues ou crues. De nombreuses femmes sont violées, agressées, insultées, sans que la justice ne semble s’en émouvoir.

Charlotte Lazimi

 

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10 Réponses to “Pourquoi la justice ne protège-t-elle pas les femmes ?”

  1. Mnopwxy février 23, 2016 à 7:35 #

    Par contre, quand ils chantent qu’ils cassent des flics, là c’est un crime c’est plus l’expression d’un mal être (mal être d’un fils à papa qui plus est ! Il est fils de prof, et le malêtre ded femmes qui entendent ça et des idées de merde que ça répand, ça dérange pas la france. Pays de merdeux !

  2. dave r bio février 23, 2016 à 9:50 #

    Les paroles de la chanson d’Orelsan me répugnent, et je déteste plus que tout le viol et le harcèlement sexuel.
    Cependant, dans les affaires qui sont évoquées ici, deux questions se posent, qui dépassent la problématique des droits des femmes :
    – dans le cas d’Orelsan, la question de la censure : si l’on censure Orelsan, il faut aussi censurer toutes les chansons misogynes, même des artistes talentueux comme Brassens ou Brel, misogynes notoires. Si la chanson d’Orelsan est très misogyne, deux destins l’attendent, soit l’échec, qui effacera la chanson de la mémoire collective et diminuera son impact, soit elle a du succès, et il faut se poser la question de ce succès. Et dans ce cas, censurer les chansons misogynes ne risque pas de leur donner le charme de l’interdit?
    Pourquoi alors ne pas censurer Asterix, qui fait l’apologie de la violence, où la bagarre est considéré comme un jeu sans gravité, alors que l’on sait les conséquences de la violence?(et si vous lisez Asterix la Rose et le Glaive, Asterix est tout sauf un modèle de féminisme).
    Quid des films violents par ailleurs? Ou des chansons de rap prenant la violence en général, et pas seulement contre les femmes?

    – Dans le cadre de Kesha, n’aurait il pas fallu une plainte au pénal si le producteur est suspecté de viol? Le viol reste un crime, donc passible de prison. Mais peut on condamner quelqu’un pour viol sans preuve? Comment rendre compatible le respect de la parole des femmes, le fait de les croire, et le concept de la présomption d’innocence? Est ce que pour les actes de violences contre les femmes, la présomption de culpabilité (donc le fait de croire les femmes qui dénoncent un crime et demander à l’homme de prouver qu’il est innocent?) Sans plainte au pénal, comment prouver que les allégations de Kesha sont vraies. Proposez vous un principe de précaution, où l’on met les hommes en prison pour protéger les femmes dès qu’ils sont accusés? Car si l’on croit la femme, c’est la chose à faire.
    Peut être est ce cela qu’il faudrait faire, afin que les hommes soient terrorisés à l’idée de faire le moindre acte contre les femmes, car ils peuvent alors être incarcérés facilement.
    Dans ce cas, effectivement, la peur changera de camp. Mais, est ce que ce que les féministes souhaitent, c’est le pouvoir de pouvoir faire mettre en prison les hommes qu’elles accusent, sans besoin d’enquête? Et est ce viable? Peut on mettre tous les hommes violents en prison, et à quel prix pour la société? D’après les chiffres de la violence conjugale, cela impliquerait de multiplier le nombre de prisons par 3.

  3. dave r bio février 23, 2016 à 11:39 #

    PS : rappel : si une femme meurt tous les deux jours sous les coups de leur compagnon, dans la moitié des cas, le compagnon en question est dans une démarche suicidaire ( et dans la majorité des cas où tentative de suicide il y a, elle réussit). Est ce qu’un tel taux de mortalité chez ces meurtriers ( en moyenne 40 % des hommes qui tuent leur compagne se suicident avec succès après leur acte) est vraiment une incitation au meurtre des compagnes?

  4. methodological order février 24, 2016 à 1:13 #

    Il n’y a pas de « création artistique » qui tienne ! Ce type prétend qu’il  »fait parler » un  »personnage » de djeun qui  »serait » mal dans sa peau. Or c’est faux ! J’ai écouté l’intégrale de ce texte à gerber, et à aucun moment il n’a écrit sa chanson de telle manière que l’auditeur moyen ou l’auditrice moyenne n’ait aucun doute sur ce point.

    Quand Brassens chante « Moi mon colon celle que j’préfère, c’est la guerre de 14-18 », une charge ultra virulente contre la guerre, c’est bel et bien personnellement et en son nom propre qu’il s’exprime. Lui, au moins, a toujours eu le courage de ses opinions….

    Imaginons qu’il ait été trainé en justice par des associations d’anciens combattants patriotico-réacs.. Il se serait couvert de ridicule s’il avait pitoyablement prétendu que…. « Euh.. en fait.. c’est pas moi qui parle, M’sieurs.. C’est.. euh.. un personnage fictif que je fais s’exprimer ! C’est de la création artistique, M’sieurs ! »

    N’importe comment, pour moi (et en tant qu’ancien juriste et vieux briscard des luttes pour l’égalité F/H), il n’y a pas de doute : ne serait-ce que sur un seul des passages incriminés dans la plainte, la Cour aurait dû suivre les réquisitions et le condamner sans hésitation. Il a bel et bien écrit, enregistré et porté sur la place publique les mots suivants : «comme si c’était d’ma faute si les meufs c’est des putes » , sans la moindre indication d’un quelconque ‘second degré’. Point barre.

    Rien que sur cette phrase précise, le délit prévu au huitième alinéa de l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881 est définitivement constitué :

    « Seront punis des peines prévues à l’alinéa précédent ceux qui, par ces mêmes moyens, auront provoqué à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes À RAISON DE LEUR SEXE, de leur orientation sexuelle ou de leur handicap »

    Si quelqu’un énonce cette phrase d’un ton neutre et ‘uni’ dans une conférence, un colloque, lors d’une interview ou d’une émission de télé, il se fait immédiatement condamner avec pertes et fracas.

    Or, si on suit la jurisprudence établie par ce jugement, il suffira dorénavant de prononcer ces mêmes mots avec quelques inflexions vaguement rythmées…. pour proclamer que c’est du slam, ou du rap, et donc  »de l’art pur », et donc intouchable et incondamnable par une Cour de justice !

    J’espère que les associations plaignantes vont porter l’affaire en cassation pour défaut de base juridique —voire, si besoin est, jusqu’en CEDH pour non-respect des dispositions coercitives de la Convention Européenne, que tous les tribunaux des pays du Conseil de l’Europe sont tenus d’appliquer.

    • dave r bio février 24, 2016 à 10:32 #

      D’accord : dans ce cas, il faut aussi condamner tout metteur en scène d’opéra qui met en scène « La Flûte Enchantée » de Mozart, dont la misogynie est à vomir. Même s’il n’en est pas l’auteur, il met quand même en lumière let en valeur des textes d’uune incroyable ignominie vis à vis des femmes

    • dave r bio février 24, 2016 à 10:39 #

      http://lagitation.free.fr/spip.php?article97

      puisque vous citez Brassens

  5. maxime février 24, 2016 à 2:54 #

    Des tas de morceaux de rap sont tout aussi violents envers les forces de l’ordre et ne sont pas dénoncées pour autant, (parfois il est vrai, avec ou non des condamnations)

    Du moment que vous interdisez celle-là, il va falloir en interdire/ condamner, bien d’autres
    C’est une question délicate il me semble.

    Quant à la 2ème affaire, nous n’avons pas beaucoup de détails dans votre article
    Vous prenez délibérément un parti pris en faisant fi de la présomption d’innocence

    Dans un état de droit il faut des preuves, viol ou pas, d’après ce que j’ai lu il n’y en avait pas suffisamment.

    On ne ne va pas envoyer quelqu’un en prison sans preuve tout de même ?
    La justice demande des preuves, si il n’y a pas de preuves suffisante à son encontre les juges statuent en faveur de l’accusé…

    • Les Martiennes février 24, 2016 à 10:24 #

      Merci pour votre commentaire. Petit rappel, le procès de Kesha ne porte pas sur les viols et agressions sexuelles, mais sur le contrat qui lie la chanteuse à son producteur. Dans la mesure où de telles accusations sont proférées sur une période d’une dizaine d’années, le contrat peut-être remis en question. Ce n’est pas le cas et c’est ce qui est étonnant. Ce ne dit pas que le producteur est coupable.

      • dave r bio février 24, 2016 à 10:37 #

        Si les accusations justifient une rupture de contrat, pourquoi ne justifieraient elles pas une arrestation du producteur? Soit le producteur est considéré comme innocent à priori des accusations de viol et harcèlement, et donc rompre un contrat sur des allégations est difficilement justifiable, soit il y a de fortes suspicions justifiant une enquête pénale, et dans ce cas, si le producteur fait l’objet d’une enquête pénale, voire puisse avoir de fortes chances d’être condamné et emprisonné, le contrat peut beaucoup plus facilement être dénoncé.

  6. Marie mars 31, 2016 à 1:09 #

    A reblogué ceci sur blograinbowdreamer par Marie.

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